Céline - 4
4.
Céline était seule dans sa chambre et pour une fois n’avait pas mis de musique. Celle ci tournait dans sa tête, lancinante, insistante, égrenant une à une les notes du chapelet de chansons des choristes. La dictée musicale était un de ses points forts. Souvent à l’école elle donnait le « la » à tel point qu’il lui faudrait prochainement en refaire provision, son stock diminuait sérieusement. Elle se promettait de transcrire sur son instrument ces mélodies qui l’avaient tant émue. Elle en retardait cependant le moment, goûtant au plaisir de voyager dans le petit train de ses souvenirs. Elle savait pertinemment que les notes une fois sorties de son violoncelle lui échapperaient, iraient distraire la petite voix si pure.
« pourquoi mais pourquoi ça tourne sans arrêt ? j’aime quand même d’autres choses. Kyo c’est grandiose aussi ! j’ai l’air de quoi moi ? »
en tout cas l’air elle l’avait bien là. D’ailleurs elle n’en manquait pas, d’air, ni d’occupations. Précisément elle avait du pain sur la planche et les doigts de la main gauche sur le bureau, ce qui ne facilitait pas les choses. Il fallait choisir et sans hésitation elle continua la décoration de ses ongles, qu’elle avait soigneusement limés auparavant. C’était la main qui courait et glissait sur les cordes et il n’était pas question de laisser les ongles contrarier la tenue des cordes. L’opération était délicate et elle fronçait son petit nez , tirant le bout de la langue. Le miroir trouvait le tableau charmant et lui aurait volontiers renvoyé son image, hélas pour lui, Céline en ce moment tenait solidement son image entre ses mains et les choses en restèrent là.
Elle souffla sur son œuvre et sur ses doigts par la même occasion, un petit sourire de satisfaction sur les lèvres, qu’avait donc dit son baboune ? « un p’tit bonheur par jour, c’est pas merveilleux la vie ? »
Elle sortit le violoncelle et l’archet de leur gros étui en plastique rigide qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de décorer d’autocollants. Cela ne faisait pas très artiste mais bon, comme elle le dit souvent à sa mère «ça l’fait, nan !» et c’est tout. Elle aimait bien entretenir les crins de son archet. c'est de la colophane qu'on y met. Ca a une belle couleur rouge, quand elle est neuve, elle brille mais il faut la briser doucement en surface avec le talon de l'archet, et après, elle devient mate, il y a de la poussière et des eclats,ça sent bon aussi, la résine de pin et ça colle sur les doigts. Il faut faire attention à ne pas s'en mettre sur les doigts, surtout ceux de la main gauche, parce qu'après c'est désagréable de jouer, les doigts ont du mal à glisser sur les cordes
Elle se dirigea le cœur léger vers la salle de répétition au deuxième étage du conservatoire où elle suivait gentiment le deuxième cycle aussi.
Quand on est une élève du deuxième cycle, on a 2h de solfège par semaine. Il faut un minimum travailler sa lecture de notes et de rythme, et le chant mais cette année elle n’en ferait plus. Il y a aussi de l'orchestre, il faut travailler les morceaux, mais généralement c'est pas trop difficile, les violoncelles ont rarement la mélodie, et sans le reste de l'orchestre c'est assez inintéressant mais quand on joue dans l'ensemble alors là c'est vraiment extatique, l’extase quoi !. Bien-sur on a aussi le cours de violoncelle. Pour ça, on est sensé (hum !) travailler au moins une heure par jour chez soi. On commence par les gammes et les arpèges, avec différents rythmes et coups d'archets, après il y a les exercices pour les doigts et les exercices pour l'archet. Il y a une ou deux études a travailler et enfin le morceau. Ce sera certainement un des premiers morceaux des six suites de JS Bach, ou l'allegro appassionato de Johannes Brahms, madame Valhoir changeait rarement ses habitudes.
On répète longtemps le même passage les doigts et l'archet s'embrouillent, mais c'est normal, on continue et recommence encore. Finalement le passage finit par entrer. Céline aussi d’ailleurs… dans la salle.
Elle papota joyeusement avec les autres élèves, parlant des dernières vacances et autres babioles sans importances qui font tout l’intérêt de la vie en groupe, sans s’occuper du brouhaha général qui ne s’en offusqua pas le moindre du monde. Au passage elle embrassa Lucie et Natacha, ses grandes copines d’archet. Elle chercha Thomas du regard. Il était au fond de la salle en train de ramasser ses partitions éparpillées au pied de son pupitre. C’était un garçon de son âge qu’elle aimait bien. Très gentil avec elle, plein de rondeurs, il maniait l’archet et les mathématiques en virtuose. Il avait aussi un don particulier pour attirer les catastrophes. Il lui fit la bise d’un air distrait mais soudain ils s’immobilisèrent tous les deux, interloqués. Une sorte de vibration sourde les avaient traversés, non pas une étincelle mais quelque chose de plus étrange, plus profond et même plutôt agréable, à peine une seconde !.
Thomas avait encore la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés quand madame Valhoir entra d’un pas majestueux, les bras chargés de partitions.
0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home