05 septembre, 2005

m'banta

C’est l’histoire d’un petit garçon qui vivait à une époque si lointaine que les historiens en ont oublié la date. Elle se situe en Afrique, tout en bas, là où les terres se resserrent…

m'banta - 1 -

m’banta était un petit garçon bien tranquille qui passait la plus grande partie de ses journées à garder un troupeau de chèvres. C’était une mission très importante qu’on lui avait confiée et il l’assumait avec le plus grand sérieux. Le troupeau représentait en effet presque la seule richesse de sa famille. Tout autour du village il y avait ainsi plusieurs, troupeaux essayant de tirer leur maigre pitance d’une végétation plus que clairsemée sur le vaste plateau aride où vivait sa tribu.
Sa vie pouvait paraître monotone. Errer d’un pâturage à l’autre avec pour seuls compagnons quelques chèvres dont l’unique préoccupation était de brouter des herbes aussi coriaces que du cuir ne devait pas être particulièrement passionnant. Pourtant m’banta ne se plaignait jamais de son sort. Il faisait partie de la nature qui l’entourait, le baignait. Il vibrait avec elle, en comprenait les moindres frémissements. Il parlait à ses chèvres. Il parlait aux arbres, peu, il n’y en avait pas beaucoup. Il parlait aux pierres et aux oiseaux, aux serpents et au vent. Tous étaient ses amis. Il confiait ses peines et ses joies aux rares nuages qui parfois venaient lui tenir compagnie.
Il parlait ? Non, pas vraiment ! Il chantait. Un chant étrange, qui sortait du plus profond de sa gorge. Sans paroles ou du moins pas avec les mots de son peuple. Des mots inconnus, qui lui venaient comme ça, il ne savait d’où. Peu importe, avec, il communiquait avec la nature et tous ses habitants. Pourtant de retour au village, il n’en faisait jamais mention.
Il voulait tellement ressembler aux autres garçons de son age.


m'banta - 2 -

En effet, ce n’était pas un garçon vraiment ordinaire, enfin ordinaire comme les autres garçons de sa tribu. Eux, ils étaient forts, agiles et vindicatifs, semblables à leurs ancêtres guerriers à qui ils voulaient ressembler. Ils ne pensaient qu’à se battre et faire le beau devant les filles de leur âge. Il faut dire à leur décharge que ces demoiselles étaient fort jolie et affriolantes, revêtues qu’elles étaient de leur tenue traditionnelle : quelques colliers de perles autour du cou et quelques bracelets aux poignets et aux chevilles. Ah oui ! j’oubliais … un petit pagne autour des reins. C’était un peuple qui aimait la sobriété !
Qui plus est, toutes ces jeunes filles ne restaient pas insensibles aux parades des petits mâles, surtout à cette époque de l’année. En effet, à la prochaine lune allait se dérouler une grande cérémonie, le rituel du passage, le Miloudji, où les garçons devront montrer leur courage et leur bravoure au cours d’un certain nombre d’épreuves parfois rudes et cruelles. Là était bien le problème de m’banta. Il était petit et frêle pour son âge. Dans les jeux collectifs auxquels il s’obligeait à participer, il tenait bien malgré lui plus souvent le rôle du chassé que du chasseur pour finir immanquablement le nez dans la poussière, au grand dam de ses parents.
Il redoutait donc particulièrement le Miloudji. Non pas qu’il manque de courage et de bravoure comme les autres. Il savait que ces qualités coulaient dans son sang comme dans le sang de ses camarades, le sang des anciens, le sang de son peuple. Il redoutait en fait d’être trahi par son corps, de décevoir son père, d’être chassé du village, d’être coupé de ses racines.
M’banta n’était donc pas très apprécié. Et pas seulement à cause de sa petite taille. Il était un peu à part des autres, pour tout dire, il était, sinon craint, du moins … évité. Oui, c’est ça, évité ! Les autres avaient une certaine gêne à son égard, une sorte de non-dit qui freinait, qui gâchait toute relation d’amitié qu’il aurait tant voulu avoir.
Il avait en quelque sorte un statut à part au sein de la tribu. Cela avait commencé dès le jour de sa naissance…


m'banta - 3 -

Ce jour là, peu avant sa naissance, le ciel se couvrit de nuages noirs fort menaçant. Les gens du village étaient inquiets et ravis en même temps. Personne n’attendait ces sombres nuées et le sorcier lui-même n’avait fait aucune incantation particulière. Il faut dire qu’ils vivaient dans un pays où la pluie n’était pas de mise. La nuit arriva encore plus rapidement qu’à l’ordinaire. Chacun sentait bien qu’une sourde menace planait sur la savane. Les animaux étaient nerveux et inquiets, la chaleur demeurait, présente, lourde et oppressante.
La maman, ressentant les premières douleurs de la délivrance, était trempée de sueur. Deux vieilles femmes à ses cotés, tout en lui passant sur le visage une vague étoffe imbibée d’eau tiède, marmonnaient doucement des paroles d’apaisement autant destinées à la future mère qu’aux dieux pour en implorer la clémence Le père, suivant la coutume était avec les autres hommes de la tribu, en pleine palabre, dans la case du chef.
L’attente était longue, les hommes ne disaient plus rien. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent. Les feuilles, les bêtes, tous retenaient leur respiration. Pas un bruit, à cent mètres à la ronde, ne venait troubler le silence à part les faibles gémissements de la jeune parturiente
Enfin au beau milieu de la nuit, le cri tant attendu jaillit de la bouche du nouveau-né. La pression se relâcha et chacun put respirer à fond. Oh, pas pour longtemps. Les cieux, à l’annonce du signal de la naissance, se déchaînèrent dans un fracas épouvantable faisant fuser en tous sens des éclairs lumineux. Un véritable feu d’artifice illuminait le village comme en plein jour. Chacun courbait l’échine, les dieux étaient en colère, pourtant point de crainte, seulement de la surprise parmi les villageois.
La pluie commença à tomber, lente, régulière et méthodique. Le feu du ciel tenta encore un combat d’arrière garde mais abdiqua rapidement s’enfuyant vers l’est en faisant résonner son courroux longtemps encore dans la plaine. La pluie dura deux jours et trois nuits. A l’aube du troisième jour, elle avait disparu, laissant place à un soleil radieux et à une nature luxuriante.
On sortit l’enfant, le présenta à l’astre brillant et on le nomma m’banta ce qui voulait dire, « la pluie qui chasse le feu » ou bien « le remède qui calme la douleur »


m'banta - 4 -

M’banta avait d’autres particularités. Sa voix bien-sûr qui faisait l’admiration de tout le village et qu’il savait merveilleusement mettre en valeur. Il était devenu le chanteur officiel des cérémonies et il y avait beaucoup de cérémonies parce qu’il y avait beaucoup de dieux à honorer, invoquer ou supplier suivant les circonstances. Pourtant c’est quand il était seul qu’il chantait le mieux, qu’il communiait vraiment avec la nature e, t pensait-il, avec les dieux.
Mais ce qui le différenciait le plus des autres était son don de guérisseur. Les gens du village racontent qu’à sa naissance il a volé la voix d’un dieu, celui que le sorcier invoque quand il y a un malade, le dieu mam’bahah. Et le sorcier du village n’aime pas du tout quand on va chercher m’banta pour un bébé brûlant de fièvre ou une vieille qui tremble. Non, décidément il n’aime pas ! C’est lui qui sait parler aux dieux, faire les sacrifices et les danse rituelles. C’est à lui que son père a transmis le secret des plantes qui guérissent. Il l’avait clairement fait savoir au chef du village, à tout le monde d’ailleurs : les dieux veulent que l’on respecte la tradition et la tradition c’est lui : Gare à ceux qui s’en détourneront, la colère de dieux sera terrible pour eux et pour tout le village.
M’banta le savait bien, le sorcier voulait au mieux le chasser du village, au pire le voir disparaître. Et c’est pour cette raison qu’il était malheureux au village. Pourtant son don était réel et tout le monde le savait. Cela avait commencé peu de temps après sa naissance quand sa mère l’avait installé près du bébé de sa cousine. Cette dernière craignait pour la vie de son petit qui était pris de convulsions et n’acceptait plus de nourriture depuis deux jours. Laissant son enfant entre de bonnes mains, elle courut donc chercher le sorcier. Au retour de celui-ci l’enfant reposait calmement à coté d’un m’banta vagissant joyeusement. C’avait été le début du cauchemar, pour le sorcier qui sentait bien que la concurrence serait rude face à ce maudit avorton qui en plus allait devenir le chanteur du village.


m'banta - 5 -

M’banta comme les autres craignait la colère du sorcier. Pourtant il ne se sentait pas le droit de refuser son aide à qui venait lui demander. Cela se faisait toujours la nuit, en cachette, afin d’éviter les foudres du sorcier. M’banta procédait toujours de la même manière. Il prenait dans ses bras le ou la malade et lui chantait son étrange complainte, ces mots dont lui-même ignorait la signification. Au bout d’une heure en général la maladie disparaissait laissant le malade pratiquement inconscient et sans force pendant deux ou trois jours.
Si m’banta redoutait le Miloudji, la cérémonie du passage, il n’en appréciait pas moins cette période de sa vie où, il le savait, il allait perdre sa si belle voix, redevenir enfin un garçon comme les autres. Pourtant il l’aimait, sa voix et depuis quelques temps, sachant l’issue prochaine, il emmenait son troupeau de plus en plus loin afin de pouvoir chanter tout son soul sans déranger les gens du village et son redoutable sorcier. Il ne dérangeait personne sur terre bien au contraire. Tous les animaux alentour tombaient sous le charme de sa voix mélodieuse, pour un peu on aurait dit qu’ils venaient exprès pour l’écouter. Quand il chantait ainsi, le lion et la gazelle pouvaient se côtoyer, le « charme » faisait son effet.
Il maîtrisait son chant comme il ne l’avait jamais fait, se grisant à l’infini des trilles qu’il lançait vers le ciel, des chants, psalmodies, complaintes et mélodies qu’il enchaînait, reprenait, inventait sans presque jamais reprendre son souffle. Et plus les jours passaient maintenant, plus il avait cette envie irrépressible de chanter sa joie de vivre pour lui tout seul, pour tous ces animaux qui l’entouraient, qui parfois lui donnait la réplique.
Pour lui tout seul ? Non, pas tout à fait. Il y avait là certains, que cette débauche de beauté et de perfection exaspérait au plus haut point.


m'banta - 6 -

Le ciel était chargé la veille de l’épreuve. Pas seulement de nuages. Pour chasser l’appréhension qu’il sentait monter en lui, m’banta se déchaînait en lançant au ciel ses plus beaux chants de sa voix la plus belle, la plus perçante, comme un défi à lui-même, à la nature, aux dieux pourquoi pas. Et ils étaient là, les bougres ! passablement énervés d’entendre ce petit mortel les défier de son chant si pur et si parfait
« Hé quoi ! Va-t-on laisser s’installer sur terre un tel degré de perfection ? Sa voix, à n’en pas douter est une bravade permanente envers tous nos collègues. Il faut nous réunir, courir sur l’olympe, survoler Rome et les pyramides. »
Les dieux de la savane se dispersèrent dans les cieux rameutant leurs célèbres collègues chantés par les plus grands poètes humains. Tous répondirent à l’appel, voulant voir le petit prodige et tromper pour un temps leur ennui car il faut bien avouer que l’éternité leur laissait pas mal de temps morts à eux, les immortels ! Il y avait là les plus grands Zeus et Jupiter, Apollon, le dieu des Arts, Vulcain, dieu du feu et bien d’autres encore, obscurs ou mystérieux, des déesses à vous couper le souffle, certains au nom imprononçable, des, qui n’avaient jamais mis les pieds sur ces terres brûlantes.
Le jour reculait doucement devant tant de Gloires. M’banta, indifférent à ce grand remue-ménage ne se décidait pas à rentrer n’arrivant pas à combler son indicible besoin de chanter. Malgré l’heure tardive, le ciel en son délire continuait à flamboyer. Là-bas, au couchant, se produisait des choses improbables : des clartés tourmentées, des fulgurances de couleurs, des moutonnements enchantés.


m'banta - 7 -

Alors les dieux se déchaînèrent, volant à l’enfant son chant merveilleux. Vulcain fut à son affaire et souffla sur l’onde magique qui montait au ciel un feu à l’ardeur si puissante que le chant, dans son brasier, se transforma en cristal. Une gigantesque gemme emprisonnait, cristallisait progressivement toute la perfection, la beauté et l’amour que l’enfant chanteur faisait jaillir de son cœur au travers de sa voix majestueuse. Mais le cristal était si pur et si limpide qu’il effaçait par son éclat la présence de tous ces dieux, réduits à l’état de faire-valoir.
Dans un dernier sursaut de colère ils rassemblèrent toute leur énergie pour précipiter au plus profond de cette terre africaine, ce que bien plus tard les humains appelleront le plus fameux gisement de diamants.
M’banta, quant à lui s’en retourna parmi ses frères, l’esprit en paix. Il devint un homme et ses parents furent heureux. Il ne fut cependant jamais comme les autres, car si les dieux lui avaient volé sa voix, il avait gardé pour lui son âme et la force qui l’habitait.
Songe, belle demoiselle, en portant ce beau bijou, qu’un enfant, ingénument, par son chant si charmant, a forcé les dieux devenus déments à créer ce diamant. Admire sous toutes ses facettes le plus bel élément que la terre ait conçu avec l’aide des dieux. Entend le chant de la beauté qui jaillit au cœur du cristal.
C’est le chant des enfants. Il vibre dans nos cœurs.

3 Comments:

At septembre 08, 2005 12:48 AM, Blogger Amélie said...

C'est sur, je regarderai jamais plus les diamants de la même façon !
(si jamais j'en vois un)

En tous cas, c'est très agréable à lire, si je pouvais le faire en fermant les yeux, j'aurais tout de suite l'impression d'etre assise autour du feu a écouter Baboune le grand conteur :)

 
At septembre 08, 2005 1:15 AM, Blogger vebe said...

un peu comme wagadou ...

 
At septembre 08, 2005 6:45 PM, Blogger Amélie said...

oui, tu es un tellement grand conteur que wagadou existait vraiment vraiment pour moi,
meme si je n'ai jamais rien vu de lui (meme pas le gateau d'anniversaire au chocolat qu'il m'avait fait et t'avait confie et que tu as mangé !!!!!!!)

tu vois, je m'en souviens encore aujourd'hui !

:p

 

Enregistrer un commentaire

<< Home